Article Index

 

 

 

Grard_Ferey_-_Photo_CNRSGérard Férey, Médaille d’Or du CNRS en 2010 pour ses travaux sur les solides poreux hybrides, nous offre son témoignage sur la place de la cristallographie dans son oeuvre scientifique.








Préambule.

On est toujours l’élève de quelqu’un ou, dans mon cas, de quelques-uns. En tant que chimiste du solide, si j’ai fait de la cristallographie (que je ne saurais dissocier de la diffraction, de ses techniques et de ses progrès constants) ma compagne privilégiée tout au long de ma carrière, je le dois à des collègues, tous devenus mes amis. Ils m’y ont initié, puis entretenu de ses évolutions. Je n’ai malgré tout pas la prétention d’être un cristallographe, simplement un chimiste qui sait déterminer des structures et utilise cette science pour stimuler sa créativité et approfondir sa compréhension du solide. Aussi, ce témoignage, que je remercie Jacqueline Cherfils, la Présidente de l’AFC, d’avoir suscité, est un tribut rendu à cette discipline mais aussi à celles et ceux qui l’ont faite progresser. L’avantage de mon âge canonique est d’en avoir vécu beaucoup de développements. Quelque part, c’est donc l’histoire de ceux-ci que reflètent ces quelques lignes. J’ai eu la chance de l’avoir vécue.

 

Si j’avais la possibilité d’interroger William et Lawrence Bragg, Linus Pauling et bien d’autres cristallographes célèbres, ceux qui ont fait de notre chère cristallographie l’incontournable étape de la compréhension du solide, et de leur demander ce qu’ils pensent de la place actuelle de notre science dans l’évolution des sciences, ils exprimeraient, je crois, à la fois une légitime fierté pour les progrès accomplis depuis leur travail de pionniers, et une cruelle déception pour la manière dont elle est actuellement – et à tort ! – considérée par une majorité de chercheurs. C’est paradoxalement son succès en tant que science qui la fait considérer maintenant – hélas ! - comme une technique de caractérisation parmi d’autres par ces mêmes chercheurs, pourvu que d’autres (les vrais cristallographes, bien sûr !) leur fournissent les résultats finaux pour leur permettre, à moindre effort, de faire de beaux dessins…

 


 

Le démarrage

En tant que chimiste, je partage cette déception sur la place qu’on lui réserve désormais, car la cristallographie m’a beaucoup apporté tout au long de ma carrière de chercheur. Sans elle, je n’aurais pas fait tout ce que j’ai réalisé avec mon jeune groupe, et je dois rendre ici un hommage appuyé à quelques amis qui ont déterminé cette orientation, et, chronologiquement, d’abord à notre regretté Daniel Grandjean, issu de l’école strasbourgeoise de cristallographie.

Jeune cristallographe nommé à Rennes dans les années soixante-dix, à un moment où les chimistes du solide de l’époque n’avaient pour la plupart suivi pour leur cursus aucune formation en cristallographie, il a vite compris que combler cette lacune apporterait beaucoup à leur jeune discipline. A l’époque, en effet, l’apport cristallographique à leurs études se limitait le plus souvent à la publication du diagramme Debye Scherrer des produits qu’ils découvraient… Il a donc organisé des cycles de formation à l’intention des jeunes chimistes du solide de l’Ouest de la France (Rennes, Nantes, Le Mans essentiellement). Sa pédagogie a fait merveille et, pour passer de la théorie à la pratique, il a mis à la disposition de ceux qui le désiraient ses diffractomètres sur cristal. Voilà comment je suis ‘entré’ en cristallographie… Je note aussi qu’à la même époque, j’ai fait la connaissance de Daniel Louër, ce pionnier de la diffraction de poudres, lui qui devait, grâce à son obstination, sa rigueur et son talent, rendre plus tard tant de services à une communauté qui l’avait, avouons-le, largement mésestimé en ce temps-là… Mais j’y reviendrai.

Grandjean nous avait fait un cadeau formidable : nous permettre d’accéder techniquement à l’organisation de la matière à l’échelle atomique pour pouvoir tenter d’expliquer les propriétés de nos solides, de comprendre comment elle était faite en travaillant sur les groupes d’espace et les facteurs de structure. Une porte était ouverte : nous pouvions désormais visualiser les architectures des solides que nous créions. Pour les chimistes que nous étions, c’était une découverte… Mais en tant que chimistes, il nous fallait aller plus loin que le tableau de coordonnées atomiques auxquels nous accédions. On peut techniquement jouer correctement du violon ; encore faut-il le faire chanter pour qu’il exprime toute l’âme de la musique qu’il interprète… La cristallographie nous a permis de jouer ; la cristallochimie nous a permis de faire chanter les structures…

 


 

De la cristallographie à sa fille, la cristallochimie.

Un homme à l’origine : Jean Galy, un autre chimiste du solide. Fasciné à l’idée de résoudre des structures, il s’était provisoirement éloigné de Bordeaux, son laboratoire d’origine – bien avant que Grandjean ne nous prenne en main – pour apprendre la cristallographie auprès de l’école suédoise, celle des Hägg, Magnéli, et dans son cas, avec Sten Anderson. Non seulement il le fit, mais il apprit de Sten à savoir regarder une structure, à la fois dans ses moindres détails, mais aussi avec beaucoup de recul de manière à les décrire d’abord en termes d’assemblages de polyèdres de coordination, puis en cherchant la manière la plus simple, la plus mémorisable, de décrire ces architectures complexes. Il suivit en cela l’école de cristallochimie initiée par les visionnaires que furent Bruce Hyde (un élève de David Wadsley, trop tôt disparu), Mike O’Keeffe et Sten Anderson. Jean Galy compléta le quatuor. Ils avaient tout compris de l’organisation du solide, il y a déjà quarante ans. Ils en ont extrait des classifications raisonnées que beaucoup de nos jeunes collègues négligent aujourd’hui. Leurs livres sont toujours pour moi, même après tout ce temps, une source de méditation. Et je continue d’échanger avec Mike O’Keeffe…

C’est lui, Jean Galy, au travers de ses articles et des discussions passionnées que nous entretenons depuis quarante ans, qui m’a appris d’abord à m’extasier devant la beauté des édifices (je n’oublie jamais la fascination esthétique à laquelle la cristallographie m’a permis d’accéder… Que de relations entre les structures des solides et les oeuvres d’Escher et de Vasarely par exemple!...), mais aussi à extraire des idées chimiques de la contemplation de ces structures. La cristallographie n’était déjà plus une fin en soi, mais une source de créativité ultérieure pour les chimistes que nous étions. La cristallographie aura été ma compagne, mais j’avoue que la cristallochimie aura été ma maîtresse… Et si j’ai pu, dans la dernière phase de ma carrière, faire progresser autant le domaine structural des solides poreux – c’est du moins la communauté qui le dit ! - ce n’est pas en accumulant jour après jour de nouveaux solides par la méthode d’essais et d’erreurs mais, au terme d’une réflexion cristallochimique approfondie, en imaginant au contraire la construction raisonnée des édifices cristallisés mésoporeux qui trouvent tant d’applications aujourd’hui dans les domaines de l’énergie, du développement durable et de la santé. Mais, avant d’en arriver là, que d’étapes…

 


 

Une longue marche… Et de belles rencontres.

Après l’initiation de Grandjean, la voie royale semblait ouverte… Pourtant, mes premiers pas en cristallographie auraient pu être les derniers. Entamer l’étude de sa première structure en disposant d’un prétendu monocristal qui n’était en définitive qu’une macle parfaite entre deux individus monocliniques quasi-identiques accolés par une face n’était pas une sinécure… Cette macle était vue par les rayons X comme une symétrie orthorhombique, donc prohibait toute résolution puisque ni le groupe d’espace ni la symétrie apparente n’étaient vrais… Malgré plusieurs préparations, plusieurs cristaux, plusieurs enregistrements, le phénomène restait systématique… Désespérant, mais excitant ! Heureusement que les cours de Grandjean m’avaient appris ce qu’étaient les réflexions équivalentes. Ce n’est qu’après deux ans, en désespoir de cause, après avoir enregistré les réflexions dans le demi-espace, que j’ai édité toutes les intensités de tous les hkl et que je me suis aperçu que l’équivalence attendue n’était pas vérifiée en orthorhombique, mais l’était en monoclinique. Une fois ceci compris, la structure fut résolue en un après-midi…

Ce long échec fut en même temps une double chance : celle d’approfondir moi-même tous les fondamentaux des lois de la cristallographie (que j’ai appris alors du livre de Monsieur Guinier !), mais aussi, compte tenu du résultat, celle de susciter l’intérêt de Monsieur Bertaut pour les potentialités magnétiques qu’offrait ce fluorure de chrome et de manganèse compte tenu de sa topologie. Il m’invita à Grenoble pour les approfondir jusqu’à aller à la structure magnétique, m’ouvrit les portes de son laboratoire et celles de l’Institut Laüe-Langevin, où je retrouvai mon ami Jean Pannetier, devenu local contact, mais initié en même temps que moi à la cristallographie par Grandjean. Rencontres capitales que ces deux-là.

Monsieur Bertaut, d’abord, cet immense monsieur, d’une culture extraordinaire et d’une attention sans bornes à mon égard, cet homme, de son vrai nom Erwin Lévy, qui, jeune avocat allemand fuyant l’Allemagne nazie, devint en France, par goût de la science, chimiste organicien puis, bien avant les autres, chimiste du solide puis physicien sous l’impulsion de Louis Néel, et cristallographe en apprenant la diffraction de neutrons. Je lui dois, outre son accueil, de m’avoir suivi dans tous mes progrès et de m’avoir posé, à chaque fois que je lui présentais des résultats, la même question, fondamentale pour qui veut progresser : « Oui ! Férey ! Mais pourquoi ? ». J’en ai fait ma philosophie, grâce à lui, et la transmets à mes élèves.

Jean Pannetier, ensuite, mon Ami, mon frère, trop tôt disparu, lui aussi. Nous avons fait un beau bout de chemin ensemble, avec la complicité de Juan Rodriguez-Carvajal. Aussi passionné que moi pour les structures, animés tous deux des mêmes questionnements, imaginatif, curieux de tout, il était arrivé à l’ILL de Grenoble comme local contact après quelques années aux Etats-Unis après sa thèse à Rennes. Chimiste passionné d’informatique, très vite accepté par les physiciens de l’ILL pour son tonus et sa culture, deux questions le hantaient, qui touchaient à l’apport de la cristallographie à la chimie du solide : (i) par quelles étapes se forme le solide à partir de ses précurseurs ?; (ii) peut-on prédire sa structure si on connaît sa formule chimique et les paramètres de sa maille cristalline ?

Sur le premier point, les facilités qu’offrait l’ILL en termes de développement technologique associé aux grands instruments lui a permis, avec l’aide d’Allan Hewat, de faire œuvre de pionnier en développant les méthodes de diffraction des neutrons en temps réel (qu’on appelle maintenant therrmodifractométrie). Placés dans des containers étanches, les précurseurs sont introduits dans des fours et soumis au faisceau de neutrons. Ces fours peuvent être à température variable, si l’on veut voir la destruction des précurseurs qui donne naissance intermédiairement à des phases métastables ou, directement, au solide final, toutes caractérisées par leur spectre de poudres. On a ainsi accès aux étapes d’une réaction solide-solide. Si l’on travaille ensuite à température constante pour une étape de la réaction on atteint la cinétique de transformation, informations toutes utiles au chimiste de synthèse. Daniel Louër, que j’ai déjà évoqué, a adapté la méthode de Pannetier aux rayons X avant que des diffractomètres commerciaux de laboratoire prennent ensuite le relais, à mon grand bénéfice. C’est devenu pour moi un outil de routine pour me renseigner sur les transitions de phase et les températures auxquelles elles interviennent, avec une information beaucoup plus substantielle que les méthodes d’analyse thermique classiques, sans compter les informations structurales que l’on peut déduire de l’analyse des spectres de poudre correspondants.

Sur le second point, Jean Pannetier a aussi été un pionnier, au même titre - mais avec des approches différentes – que Richard Catlow, à Londres, ou John Newsam, à San Diego. Prédire une structure, ce peut être un jeu intellectuel (c’était le cas de Jean) ou le dernier recours lorsque la cristallographie a montré ses limites, en l’absence de cristaux. Jean était persuadé – au moins pour les structures simples – qu’il suffisait de connaître la composition chimique du solide considéré (donc les distances interatomiques usuelles connues depuis longtemps) et les paramètres de sa maille cristalline pour atteindre la structure. Il a pour cela développé avec succès un programme combinant à la fois une méthode de Monte-Carlo avec recuit simulé et le programme DLS (Distances Least Squares) développé par Christian Berlocher à l’ETH Zurich pour arriver au résultat. Ma seule contribution aura été de lui apporter mes connaissances cristallochimiques et lui fournir les produits capables de valider sa méthode. Sa démarche m’a inspiré, plus tard, pour développer à partir d’autres concepts ma méthode AASBU, (Automatic Assembly of Secondary Building Units) beaucoup moins chronophage en temps calcul, pour prédire la structure des solides mésoporeux.

Ces stages grenoblois ont été extrêmement fructueux pour ma culture cristallographique. En plus elle m’avait permis de commencer à me familiariser avec la cristallographie des poudres…

 


 

De la cristallographie sur cristal à la cristallographie des poudres…

Mon initiation m’avait permis de déterminer des structures à partir de données de diffraction sur monocristal. C’était primitivement une vraie démarche scientifique, avec dépouillements de clichés de Laüe, de cristal tournant et de Buerger, fonctions de Patterson… Les développements des traitements informatiques, en particulier avec la contribution de G. Sheldrick et l’arrivée du programme SHELX, le progrès des méthodes directes, l’automatisation croissante et toujours plus sophistiquée des diffractomètres ont progressivement transformé le paysage pour privilégier l’aspect « boîte noire », la recherche privilégiée de la rapidité du résultat, pour peu qu’on dispose d’un cristal. La conséquence en a été un accroissement spectaculaire du nombre d’articles, avec, comme corollaire, une modification de la part des éditeurs des procédures de publication. La publication d’articles structuraux s’est banalisée, passant des revues spécialisées en cristallographie à des journaux traitant de manière plus générale du solide. Issue de données sur cristal, la cristallographie est devenue une technique parmi d’autres, très proche du « presse-bouton ». Je le constate, sans la moindre nostalgie. C’est simplement la conséquence des progrès technologiques.

Par contre, cette pseudo-facilité a une conséquence que je déplore en termes de formation des jeunes. Alors même que les connaissances structurales sont chaque jour davantage incontournables, l’intégration de la cristallographie dans les cursus universitaires devient de plus en plus rare, et ne subsiste que dans les endroits où, historiquement, cette science demeure forte. J’y vois plus qu’une erreur, mais une faute, surtout pour les chimistes utilisateurs. Elle porte en germe une inculture croissante dont, pour la plupart d’entre eux, on s’apercevra trop tard lorsque les spécialistes susceptibles d’y remédier seront devenus trop peu nombreux.

Ne voyez dans mes propos aucune revendication corporatiste, mais une préoccupation de chimiste de terrain, qui s’est aperçu assez vite que, avec la complexité croissante des synthèses, l’obtention de monocristaux deviendrait de plus en plus difficile. En l’absence de ceux-ci, que faire pour arriver à la structure ? Développer d’autres alternatives et, en premier lieu, la cristallographie des poudres et l’occasion pour moi de rappeler la contribution aussi décisive que visionnaire d’un des mes vieux amis, dont j’ai déjà évoqué le nom : Daniel Louër, de Rennes. Il appartenait au laboratoire de Daniel Grandjean, et je le connais depuis cette époque. A l’époque triomphante de la cristallographie sur cristal, il avait eu l’intuition puis la conviction que l’on pouvait arriver aux mêmes renseignements, certes avec moins de précision, en utilisant les données extraites d’un diagramme de diffraction de poudre. Il y a consacré toute sa vie scientifique, aidé et soutenu par sa femme Michèle, malgré les doutes de certains et parfois la commisération de la majorité souvent assortie de quelques mots cruels… lls étaient en effet convaincus qu’avec les progrès de l’époque, tant dans le progrès des techniques que celui des traitements des données, l’initiative de Louër était un combat d’arrière-garde, l’œuvre d’un maniaque de la cristallographie, sans grand avenir… Modeste, mais convaincu et persévérant, il a accepté tout cela pendant des années, sourd aux critiques, fixé sur son objectif. Dans son isolement (Langford ne l’a rejoint que plus tard), il a eu le mérite de convaincre quelques jeunes courageux et eux aussi convaincus de l’accompagner dans son aventure. Ses supporters extérieurs étaient peu nombreux dans le monde des chimistes. Il pourrait en attester. C’étaient ceux qui s’étaient investis dans la connaissance de la cristallographie et qui étaient intéressés par le défi. J’en faisais partie, avec Jean Pannetier et Jean Galy. Les physiciens ont par contre vite compris l’importance de ce qu’il entreprenait. Non seulement il fallait qu’il développe de nouveaux codes de calcul mais, en amont, il devait, par des développements techniques appropriés, accroître la précision et la rapidité d’obtention des données pour que ses résultats soient crédibles aux yeux d’une communauté sceptique. Il l’a fait avec la rigueur et l’exigence qui sont les siennes. Il a réussi et ses supporters sont devenus les propagateurs de son approche en particulier, avec Jean Pannetier puis Juan Rodriguez-Carvajal dans le monde des grands insruments. Il a formé des élèves à cette même rigueur. Leurs noms, à leur tour, deviennent incontournables : Nathalie Audebrand, Nathalie Guillou et surtout Armel Le Bail (la méthode de Le Bail) dont j’ai eu la chance de bénéficier des bienfaits lorsqu’il a rejoint notre laboratoire du Mans. Plus tard, quand j’ai créé l’Institut Lavoisier à Versailles, j’ai aussitôt recruté Nathalie Guillou car j’étais depuis longtemps convaincu de l’importance croissante de la cristallographie des poudres dans le travail structural des chimistes. Son apport a été décisif dans le développement de mon groupe, car la majorité des solides que nous synthétisons le sont sous forme de poudres. Sans elle, dans le domaine des solides poreux qui est le nôtre, nous ne serions sûrement pas là où nous en sommes, et notre avance sur la concurrence, qui a négligé l’importance de cette méthode, ne serait pas ce qu’elle est… En particulier nous n’aurions pas eu accès aux structures des composés métastables que nous observions par thermodiffractométrie (directement inspirée des travaux de Jean Pannetier cités plus haut). Quel plus bel hommage à la cristallographie !

 


 

Et à d’autres modes d’attaque…

Les lois de la cristallographie s’appliquent quel que soit le mode de diffraction. J’ai utilisé énormément la diffraction X, la diffraction des neutrons pour atteindre la structure cristallographique - voire magnétique - de mes solides. Malgré toute sa richesse et sans en méconnaître les mérites, j’ai rarement eu recours à la diffraction électronique parce qu’elle est l’affaire de spécialistes – et, en ce qui me concerne, Maryvonne Hervieu, à Caen, et Gustav van Tanderloo à Anvers. Il y faut non seulement une connaissance profonde de la cristallographie, une maîtrise expérimentale non évidente des techniques du microscope, mais aussi un œil exercé pour décrypter les images de haute résolution, ce qui implique une virtuosité cristallochimique certaine pour les interpréter correctement. C’est un vrai métier de spécialistes. On ne s’y improvise pas, mais quand on en a la maîtrise, quelle puissance ! Combien de structures de supraconducteurs ont été décryptées grâce à elle, grâce à sa faculté d’identifier les défauts structuraux en liaison avec les propriétés ! Mon amie Maryvonne Hervieu y excelle. J’ai quelques fois eu recours à son talent pour me sortir de l’impasse, quand j’échouais en diffraction de poudres… Maintenant, les développements de la diffraction haute résolution permettent non seulement de décrypter cristallochimiquement les modèles structuraux, mais d’accéder à la connaissance structurale des phases incommensurables grâce à la cristallographie à n dimensions. En plus, ils commencent à autoriser désormais un vrai affinement structural. Une nouvelle voie d’accès à la connaissance des structures est ouverte, mais elle sera encore longtemps réservée à des spécialistes alors que la diffraction de poudres devient de plus en plus accessible au grand nombre. Il faut néanmoins se garder de penser qu’elle devient une technique « presse-bouton ». Je vois encore trop souvent apparaître des articles résultant d’une application « bestiale » des programmes de résolution disponibles, et dont je doute de la pertinence à cause d’une méconnaissance des principes de la cristallographie qu’ont certains auteurs… Ah ! Les boites noires !...

 


 

Jusqu’aux limites !

Malgré tout ce que mes travaux et ceux de mes jeunes doivent à la cristallographie, il faut bien avouer que, même si elle permet d’accéder aux architectures cristallines, elle a ses limites. Celles-ci sont de plusieurs ordres.

La cristallographie ne fournit d’abord qu’une structure moyenne, même si, dans l’immense majorité des cas, elle est suffisante pour les chimistes du solide que nous sommes. Cependant, pour peu que des espèces mobiles existent dans la structure, le désordre qu’elles impliquent ne peut être finement caractérisé uniquement par elle. Je pense en particulier aux systèmes poreux que nous étudions et dans lesquels nous introduisons des gaz à effet de serre ou des médicaments. La place que leur laisse le grand volume des pores leur laisse un parcours moyen incompatible avec une localisation précise. Or la connaissance des sites d’adsorption est une donnée fondamentale à laquelle il faut accéder pour mieux comprendre le phénomène d’adsorption et ses aspects dynamiques. Il faut alors avoir recours qui aux spectroscopies (IR, Raman, RMN) et leurs propriétés de sondes locales, qui à la diffusion inélastique des neutrons pour atteindre cette connaissance, ce que nous ne manquons pas désormais de faire.

S’agissant de la diffraction de poudres, et malgré les performances extraordinaires du rayonnement synchrotron en termes de résolution, nous touchons également une limite : celle de la précision des données, au-delà de laquelle une résolution ab initio n’est plus possible techniquement. Armel Le Bail a déterminé ces limites expérimentales, par exemple environ 300.000Å3 pour le volume d’une maille cubique F. Que faire alors si un composé possède une maille de volume supérieur ? Abandonner ?

C’est là qu’intervient le nouvel outil dont l’importance ne fera que croître dans les années à venir : celui de la simulation numérique, joint à d’autres approches expérimentales complémentaires : la RMN du solide et la cristallochimie. Cela requiert néanmoins en amont de nombreuses et longues études in situ préliminaires, si toutefois la méthode de synthèse utilisée l’autorise (une réaction solide-solide, par exemple, gouvernée par des processus diffusifs, est exclue de ce genre d’études, alors qu’une réaction liquide-solide le permet). Je pense que nous avons ouvert une porte en ce sens avec nos solides hybrides poreux. Le contexte était le suivant :

Ces solides se forment en milieu hydro- ou solvothermal, dans des autoclaves maintenues aux environs de 200°C sous pression autogène (10-30 bars). Plutôt que de me contenter comme les autres d’observer le résultat de la synthèse, j’ai voulu comprendre comment se formaient ces solides dans les autoclaves, donc accéder aux mécanismes de réaction en développant de nombreuses méthodes in situ en temps réel, en particulier la RMN, avec Francis Taulelle. Ce fut un apport décisif qui nous a permis de montrer que durant la réaction, les briques de construction (assemblages polyédriques de nucléarité variable suivant les conditions expérimentales et la nature des espèces métalliques mises en jeu) que nous observions à l’état isolé se retrouvaient à l’identique dans le solide final, mais cette fois liées les unes aux autres pour assurer l’édifice poreux tridimensionnel. De plus la RMN nous informait des conditions de synthèse associées à l’existence de telles briques. Cette invariance observée permettait alors de créer un programme de simulation dans lequel le point de départ serait la brique elle-même (dont nous connaissions les caractéristiques géométriques) au lieu de chacun des atomes constitutifs, comme c’est le cas pour les autres programmes de simulation structurale existants. Le programme étudie alors toutes les possibilités de connexion tridimensionnelle entre ces briques et, pour chaque solution trouvée, fournit les informations cristallographiques correspondantes (groupe d’espace, paramètres de maille, coordonnées atomiques et spectre Debye-Scherrer correspondant). L’accès à la structure n’est plus alors qu’une comparaison entre diagramme expérimental non élucidé et spectre théorique. Auparavant, les nombreuses solutions possibles sont classées par énergies de réseau décroissantes, ce qui aboutit dans la pratique à ne sélectionner que les quelques solutions (en général trois ou quatre) énergétiquement favorables. La solution expérimentale figure parmi ces quatre. Il ne reste alors plus qu’affiner la structure par une méthode de Rietveld classique…

La méthode est certes complexe et longue de mise en œuvre, mais c’est ainsi que nous avons pu accéder à la connaissance précise de la structure des deux premiers solides hybrides mésoporeux cristallisés : les MIL-100 et MIL-101 dont les volumes de maille sont voisins de 400.000 et 700.000Å3. Sans elle, et en l’absence de monocristaux, ces structures seraient toujours inconnues compte tenu des limites déterminées par Le Bail…

Je voudrais noter pour finir que cette approche a incité mon ami Francis Taulelle à développer, compte tenu de sa profonde connaissance et de la cristallographie et de la RMN, une nouvelle branche de la cristallographie : la cristallographie RMN. C’est exclusivement affaire d’expert… Et ceci est une autre histoire pour laquelle je n’ai aucune compétence !

Me voilà au terme de mon témoignage. Il aura au moins eu le mérite de montrer la place centrale qu’occupe la cristallographie pour un vieux chimiste du solide, toujours aussi avide de percer quelques secrets de la matière qu’il crée…

 

Gérard Férey

Paris, le 20 novembre 2010.